Chez Circé, ou le (faux) problème de la documentation

Comment illustrer l’univers homérique, comment le représenter, et sur la base de quelle éventuelle documentation ?
La difficulté et l’ambiguïté proviennent de la source même : l’épopée homérique, c’est avant tout un poème, bien sûr, mais un poème censé relater des événements qui auraient une base historique. Homère compose l’Illiade et l’Odyssée aux alentours du IXe ou VIIIe siècle av. JC. Au moment où il compose, il fait déjà référence à des événements légendaires issus d’un passé lointain, distant de plusieurs siècles. Ses grecs, ses « achéens », sont probablement des hommes du XIIe ou XIIIe siècle av. JC, des hommes de la civilisation dite « mycénienne » (car la ville de Mycènes, en Grèce continentale, en était un des principaux centres). Mais, si l’on admet cela, le poète fait alors de nombreux anachronismes dans son oeuvre, soit qu’il était ignorant de certains aspects de cette civilisation déjà défunte à son époque, soit qu’il voulait plonger son auditoire dans l’aventure à l’aide de repères et de détails contemporains. De plus, on admettra facilement que l’intervention surnaturelle des dieux et déesses, ainsi que les prodiges divers, ne sont pas de nature historique… L’épopée homérique se présente donc comme un inextricable mélange d’éléments réalistes et fantaisistes.
Mais alors, quel parti prendre pour représenter graphiquement cette vision poétique ?
Je ne suis pas le premier à me confronter à ce problème. Certains illustrateurs ont traité leurs images de l’épopée homérique avec la plus grande liberté, transposant des iconographies de différentes époques (même modernes), en inventant d’autres etc. D’autres, à l’inverse, ont tenté de prendre une approche historique. Par exemple, en bande dessinée, Eric Shanower conduit, avec sa série Age Of Bronze, le récit de la guerre de Troie sous un angle « réaliste » : aucun élément surnaturel dans la trame, et une documentation iconographique (architecture, décors, objets, vêtements etc.) basée uniquement sur les éléments archéologiques de la civilisation mycénienne. Ce qui donne quelque chose d’assez différent des clichés graphiques que l’on a habituellement en tête lorsqu’on évoque la Grèce antique. Exit les colonnes doriques ou ioniques, exit les temples à fronton triangulaire, exit les vêtements portés par les hommes de l’Athènes classique (par exemple, exit l’himation, ce manteau drapé proche de la toge romaine), exit la tenue de guerre du hoplite grec avec son casque à fente et son bouclier rond, etc.
Cette approche basée sur l’iconographie mycénienne me plaît bien, car elle sort un peu des sentiers battus, graphiquement parlant. Et comme je n’ai pas envie de dessiner Ulysse habillé comme Platon (800 ans les séparent), j’ai choisi pour ma part, dans le « projet grec » en cours, de puiser au maximum dans cette veine mycénienne.
Mais… Mais nous voilà d’emblée chez Circé, sur l’île d’Aea, et là les choses se compliquent. Ou bien se simplifient-elles ?
Aea est une île inconnue visitée par Ulysse lors de son voyage, c’est la maison d’une déesse magicienne immortelle. C’est un lieu certes concret, mais hors-monde. Serait-il alors raisonnable d’en faire une transposition étroitement mycénienne ? Bien sûr que non. C’est pourquoi on pourra trouver chez Circé des éléments comme ceux-ci :

2009_08_25

C’est-à-dire, tout à la fois, une architecture de type minoen, des fauteuils au design égyptien de la quatrième dynastie pharaonique, et des habits moitié mycéniens, moitié on-ne-sait-pas-trop. Chez Circé, beaucoup de choses sont permises. Y compris de transformer les hommes en animaux…

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